"Aux enfants violés, nous devons tellement plus que des débats" Par Maud INSÉQUÉ, candidate à l’élection présidentielle 2027
Au Sénat, on débat. Des heures sur la proposition de loi relative au seuil d'âge de non-consentement et à l'imprescriptibilité de certains crimes sexuels commis sur mineurs. Des heures pendant que certaines mères frappent à toutes les portes pour protéger leur enfant. Des heures pendant qu'elles signalent, alertent, déposent plainte, apportent des éléments, supplient parfois qu'on les entende. Des heures pendant qu'elles découvrent une réalité brutale : lorsqu'un enfant ne peut pas parler pour lui-même, ceux qui parlent pour lui doivent affronter une mécanique procédurale faite de délais, d'expertises, d'attentes et de doutes qui finit par les épuiser.
Et ce qui frappe n'est pas qu'il y ait un débat. Une démocratie doit débattre. Ce qui frappe, c'est le décalage. Le décalage entre la violence des faits et la lenteur des réponses. Entre une enfance qui se brise et des discussions qui donnent le sentiment de traiter une question administrative plutôt qu'un drame humain.
Je regarde ces débats et je pense aux absents. Pas aux orateurs. Aux enfants. Ceux dont on parle à la troisième personne, comme s'ils étaient une variable d'ajustement dans une équation politique. Ceux qu'on n'entend jamais, parce qu'à six ans, à huit ans, à onze ans, on n'a pas de tribune. On a un corps qu'on traîne à l'école le lendemain, et un silence qu'on apprend à porter pour la vie.
Et parfois, il n'y a même pas les mots. Parce qu'il y a aussi des nourrissons. Des enfants si petits qu'ils ne peuvent ni raconter, ni dénoncer, ni appeler au secours.
Quelqu'un doit parler pour eux.
Personne ne parle vraiment d'eux. On parle des procédures, des dispositifs, des cellules d'écoute, des plans interministériels. On parle de tout, sauf de ce qui se joue réellement : une existence entière fracturée avant même d'avoir commencé.
Un enfant violé n'est pas un dossier. C'est parfois un adulte qui passera des années, parfois des décennies, à lutter contre des traumatismes, des troubles anxieux, des addictions, des difficultés relationnelles ou une souffrance qu'il n'aurait jamais dû connaître. Le crime ne s'arrête pas le soir où il est commis. Il se prolonge dans chaque nuit blanche, chaque relation empêchée, chaque sursaut au moindre contact. Il laisse une empreinte qui peut traverser toute une vie.
Ce traumatisme, nous le connaissons. Les travaux de la Ciivise, les associations et les professionnels de terrain convergent sur un point : nous ne parlons pas de situations marginales. Nous parlons d'un phénomène massif. Les estimations varient selon les méthodes utilisées, mais aucune ne décrit une réalité mineure.
À cela s'ajoute une autre réalité documentée par le ministère de la Justice : une part importante des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs se solde par un classement sans suite.
Juridiquement, un classement sans suite ne signifie pas que les violences dénoncées sont fausses. Il signifie que la justice n'a pas estimé disposer d'éléments suffisants pour engager des poursuites.
Dans les affaires impliquant de très jeunes enfants, les preuves sont souvent difficiles à recueillir, les révélations parfois tardives et les éléments matériels parfois inexistants. Entre la vérité vécue par un enfant et la preuve exigée par un tribunal, il existe un gouffre.
Et ce gouffre, ce sont trop souvent les enfants et les familles qui le traversent seuls.
Pendant ce temps, plusieurs départements ne disposent toujours pas d'unités d'accueil pédiatriques médico-judiciaires permettant de recueillir la parole de l'enfant dans des conditions adaptées.
Et malgré cela, nous continuons à agir comme si l'urgence était procédurale.
J'entends qu'il faut prendre en charge les auteurs. Qu'ils sont parfois malades. Qu'ils ont parfois eux-mêmes été victimes. Qu'il existe des protocoles de soins, des prises en charge, des perspectives de réinsertion.
Je l'entends et je le soutiens : soigner les auteurs, ce n'est pas excuser le crime, c'est aussi protéger les enfants à venir.
Mais je refuse qu'on inverse les priorités. La prise en charge des auteurs ne doit jamais passer avant la reconnaissance, l'écoute et la réparation due aux victimes.
Aucun soin, aucune thérapie, aucune contrition ne rendra à un enfant ce qui lui a été pris.
L'irréparable existe. Le nier, c'est ajouter du déni à la souffrance.
Je refuse aussi une réalité que trop de parents protecteurs décrivent et que les associations spécialisées documentent : celle où le parent qui alerte se retrouve, en pratique, confronté à des délais, des contre-expertises et des soupçons qui transforment la protection de l'enfant en parcours d'épuisement.
La présomption d'innocence est et doit rester un principe intangible de notre droit. Mais elle n'est pas en cause ici. Ce qui est en cause, c'est la lenteur, le manque de moyens, l'insuffisance de formation sur le psycho-traumatisme, et la persistance, dans certains contentieux familiaux, de raisonnements que la communauté scientifique a pourtant disqualifiés — le syndrome dit d'aliénation parentale, écarté par la Haute Autorité de santé dès 2018, continue d'imprégner certaines décisions au détriment des enfants.
Lorsqu'un enfant ne peut pas parler, protéger devrait être un réflexe institutionnel.
Pas une épreuve d'endurance imposée à celui qui alerte.
On me dira que je suis dure. On me dira que je simplifie. On dira que la justice doit garder son sang-froid, que l'émotion est mauvaise conseillère.
Je réponds que l'absence d'émotion devant le viol d'un enfant n'est pas du sang-froid. C'est de la distance déguisée en vertu. Pendant que nous gardons notre sang-froid, eux sont détruits.
Sortons des constats. Quatre exigences, simples, applicables, qui ne demandent ni révolution juridique ni rupture institutionnelle, mais une volonté politique : une unité d'accueil pédiatrique médico-judiciaire dans chaque département, sans exception ; une formation obligatoire et continue au psycho-traumatisme pour les magistrats, les enquêteurs et les travailleurs sociaux ; l'imprescriptibilité totale des crimes sexuels commis sur mineurs, parce que la mémoire d'un enfant ne s'aligne pas sur les délais d'un code ; la fin définitive, dans les juridictions familiales, du recours à des notions scientifiquement disqualifiées pour discréditer la parole de l'enfant ou du parent qui le protège.
Ce ne sont pas des promesses. Ce sont des décisions qui peuvent être prises dans l'année.
Il est temps de regarder ces enfants en face. De cesser de les réduire à des statistiques dans des rapports parlementaires. De leur dire, par la loi, par la peine, par les moyens engagés, par le verbe public, que leur souffrance compte davantage que notre confort intellectuel.
Qu'il existe encore, dans ce pays, une frontière morale qu'on ne franchit pas impunément.
Cette frontière, je veux la rétablir. Sans aveuglement. Sans renoncement. Et sans jamais oublier qui nous devons protéger en premier.
Parce qu'une société se juge moins à la manière dont elle traite ses criminels qu'à la manière dont elle protège ses enfants.